Interchorégraphicité et contemporanéité – Réflexions suite au visionnage de « Re:INCARNATION » de The QDance Company et Qudus Onikeku – Mais pas à propos de ce spectacle

Le dramaturge saisit en négatif la pièce de théâtre. Les éléments du décor, le jeu des acteurs, le texte et les mouvements permettent d’identifier un réseau de références qui renvoie à d’autres spectacles et inscrit une pièce dans une histoire, une esthétique. Ainsi, comme il y a en littérature le concept d’intertextualité, en danse nous pourrions parler d’interchorégraphicité. Ce concept contextualise le spectacle avec plus d’acuité qu’un réseau de références ou un name dropping.

L’interchorégraphicité produit un discours raisonné sur un spectacle de danse, elle permet d’en dégager les filiations et d’interpréter une scénographie, des mouvements individuels ou de groupe. De ce dévoilement des sens d’une œuvre ressort une compréhension élargie. Deux sortes d’opérations sont possibles : le regard subjectif et le regard objectif.

Le regard subjectif place le sujet interprète au centre du discours et ce sont ses références qui dessinent un état des lieux du spectacle. Le discours objectif axe sa démonstration sur des éléments solides, c’est ce discours qu’on attend souvent du dramaturge. Cependant, une telle déférence envers l’œuvre empêche parfois de mettre au jour les concepts qui bâtissent ou « baptisent » le spectacle. Le discours subjectif, en partant du ressenti de l’interprète, pourra plus facilement accéder à la créativité que toute création de concept requiert.

Concernant les concepts à l’œuvre dans un spectacle, c’est l’artiste qui saisit le positif (là où le philosophe/dramaturge saisit en négatif, c’est-à-dire « par rapport à »). Cependant, bien que par nature créateur, l’artiste a à gérer l’histoire qu’il emprunte et la nouveauté qu’il invente. Dès lors, certains spectacles se prêteront plus au regard du dramaturge tandis que d’autres seront le terrain de jeu privilégié du regard subjectif. Car il arrive qu’un spectacle nous fasse poser sur lui les yeux de l’enfant, ainsi nous avons du mal à parler de lui.

En effet, certains chorégraphes inventent des concepts purs, qui sortent de l’entendement, et alors le dramaturge se sent perdu devant l’actuel. Toute tentative de chorégraphicité objective échoue. Il faut alors co-construire le concept avec son regard de spectateur, d’assistant, celui qui assiste au/le spectacle. Il existe ainsi des chorégraphes qui brisent le cours du temps en falsifiant l’existant et créent des ruptures brutales avec l’histoire tant de la danse que du monde.

Citons pour les plus récents : Maguy Marin et Marlene Monteiro Freitas. Chacune pense le corps et le regard sur celui-ci comme des révolutions dans l’histoire. Le sens de leurs œuvres ne cessent d’interroger et leurs créations renouvellent les modes de représentations, dépassant les stades du post-dramatique, faisant entrer dans un univers neuf dont toute sémantique est absente. On qualifiera les spectacles de la première de post-représentatifs, elle trahit Brecht et Béjart en créant par l’absurde beckettien un choc qui se prolonge et s’affine au long d’une carrière. La seconde emprunte à Bergson, Jankélévitch et Clément Rosset le concept de vitalisme en lui donnant une chair décadente. La vie s’exprime sur un ton sacralisé en même temps qu’elle subit les hoquets de toute énergie décuplée. Elles empruntent à Lucrèce, à Euripide, au passé lointain. Elles explosent les carcans de la représentation et changent radicalement nos regards sur ce qui est montré, ce qui est vécu.

L’une et l’autre créent un monde où toute représentation fait défaut et où l’on voit un monde atomisé, le monde du « de rerum natura » de Lucrèce où le monde des bacchantes d’Euripide. Les particules sont devant nous et le hasard construit notre rapport à l’œuvre. Dans ces mondes pluriels, la société l’emporte sur l’État et les corps sont pluralités de sens, le visage reprend vie, il n’y a plus de chef mais une tribu dans laquelle les rôles sont interchangeables, une tribu où chacun est viscéralement relié aux autres et au temps qui se construit. Ainsi la durée et les liens qui unissent trouvent, par une transsubstantiation chorégraphique, leur substance et c’est un monde intriqué, résolument contemporain, qui prend vie. En atomisant le sens, ces créatrices s’inscrivent dans un mouvement scientifique commencé au début du XXème siècle, celui de l’infiniment petit et des particules, celui du chaos et de la vie décuplée, celui du lien et de l’instantanéité, celui de la pensée corporelle, celui de l’âme des bâtiments, celui de la vitesse, celui où on ne regarde et on ne montre plus mais où le spectateur pourrait à tout moment être sur scène. Ces deux chorégraphes affichent, selon leur personnalités, un optimisme, un combat pour ce qui vit, un espoir. Comme si le mépris de notre temps trouvait en son sein un espace pour se réjouir, pour accueillir la beauté. Non pas cette beauté que Rimbaud a un jour trouvée « amère » mais cette beauté d’une connaissance à l’inconnu.

Jonathan Chanson – janvier 2021