Grandeurs et décadences de Anne Imhof au Palais de Tokyo

Dans les milliers de mètres du Palais de Tokyo se joue une danse millénaire. Il faut traverser tout le dispositif déployé par Anne Imhof pour découvrir « Deathwish » avec la délicieuse Eliza Douglas. En entrant dans l’installation monumentale, notre corps commence à performer. Notre énergie est canalisée par les courbes du bâtiment, signifiant de béton pour un texte poétique et décadent. Nous épousons la structure squelettique du Palais et sommes accompagnés par une musique de violons et violoncelles en tensions, des notes distinctes, qui creusent les hauteurs dépouillées des plafonds en circulant sur des rails. On commence déjà à être abasourdis et pourtant il y a là la salle la plus claire du parcours. Après avoir descendu un escalier qui joue encore sur nos corps, sur les focus et mouvements du spectateur, allant chercher le flâneur pour lui faire décrypter de minuscules images de Cyprien Gaillard, nous tombons sur une queue de visiteur intrigante. On prend sa place. Le temps s’invite dans la déambulation, on s’impatiente, des enceintes mouvantes diffusent des hurlements anxiogènes. Le corps est contraint, pesant. Une fois arrivés dans la salle théâtre entourée de toiles de Sigmar Polke on est comme écrasé. Ébloui par les ors des toiles, rassuré d’être apparement sauvé par la beauté, on se perd sur scène comme sur une place vénitienne. Et pourtant, on a le pressentiment que se joue là une autre pièce de matière vide, de sens dépouillé, perdu dans un combat inégal entre décadence vaillante et espoir inaccessible. Huysmans n’est jamais très loin. On continue la visite en parcourant un labyrinthe de verre, de graffitis, d’underground berlinois. Là encore le corps est contraint, guidé. Puis des bribes d’art, des manifestations de signes-œuvres, un éblouissant Cy Twombly perdu dans un éclairage de hangar, un casque doré, opulence de l’accident, mise en scène du drame. Pas d’histoire dans ce dédale, pas de mythologie, une alchimie d’ « Œuvre au noir » durassienne, sa démolition, sa sensualité retenue. Pas de téléologie, aucune histoire pour combler les attentes. Des scènes vides, une représentation mise à mal.

Après avoir vu d’énergiques toiles d’Eliza Douglas, on retrouve cette dernière dans une vidéo au tréfonds de l’exposition qui semble nous expulser dans un dernier mouvement libérateur : devant un tapis de lys, Eliza Douglas danse, hiératique, une sorte de valse au ralenti. Impossible de ne pas penser au poème du cygne de Mallarmé. On sent que quelque chose va décoller, que ce cygne pris dans la glace de la nuit va finir sa transe par une ôde à la joie. Viendrait triompher l’espoir retrouvé. Mais l’artiste se perd dans le noir. Aucun espoir. Pas tout de suite du moins. Il faut faire le chemin à l’envers. Revenir à la courbe du début en accélérant le pas. Nous ne sommes plus prisonniers consentants dans ce retour rapide, nous connaissons les signes, nous connaissons l’architecture, et, encore un peu abasourdis, c’est nous qui arrachons aux dispositifs sa matière lumière. Chargés d’une couleur décadente, nous avons vu la beauté, amère, brute, pauvre peut être, et nous avons débusqué ses coulisses, assistés à sa fabrication comme pour mieux l’exorciser. Il y a au final un espoir, celui de retrouver son mouvement, de choisir son souvenir, de ne préférer que l’élan et l’or au chaos. Celui de garder en mémoire un aplat dans lequel se reflète la lumière capricieuse, une peinture de Joan Mitchell, une valse cathartique, un étonnement. « Nature morte » est de son temps.

Jonathan Chanson – 23 mai 2021