Une Ménagerie brillante à l’Odéon

À jardin, car on commence toujours par jardin, un mur marron. Fond jardin, creusé dans le décor, une cuisine avec un réfrigérateur immense et opulent. Un bar américain. Au fond de scène, au milieu, un trou, puits de lumière. A cour, un espace de jeu vide, dans lequel est dissimulée une petite cachette où se trouve la ménagerie de verre de « Petite sœur ». Un escalier permet de quitter cet espace, il monte vers l’extérieur et vient confirmer que l’appartement est en sous-sol. Les murs sont marrons, le sol est marron, une impression de terrier, de cachette, de piège peut-être. Sur les murs, probablement réalisés avec du velours, dessinés en sculptant la matière par un brossage savant, des portraits d’hommes. Enfin, au proscenium, c’est à dire au devant de la scène, un espace qui permet de s’isoler, parfois extérieur indistinct, parfois terrasse. Le tout, entre trou creusé dans la terre et intérieur de velours, donne une sensation de refuge fragile, de lieu de repli. Les personnages évoluent dans un confort qui n’est qu’apparent. D’ailleurs, l’immense réfrigérateur, l’imposant garde manger, est vide. La pauvreté de la famille est dissimulée dans la scénographie, des murs à la cuisine, en passant par l’espace vide, véritable terrain de jeu pour les quatre acteurs qui évoluent sur scène. Cet appartement est celui d’Amanda, Laura et Tom : la mère, la fille et le fils. Un quatrième personnage, un ami de Tom invité par Amanda, vient, à la demande de cette dernière, dîner afin de rencontrer Laura et, pourquoi pas, devenir son fiancé. La mère est jouée par Isabelle Huppert, diamant dans la maison, véritable fragilité, versatilité, profonde tristesse. Justine Bachelet joue Laura, jeune fille à peine infirme et excessivement timide. Cyril Guei joue le prétendant et Antoine Reinartz le frère de Laura et le narrateur. La pièce est accompagnée d’une bande son venant d’un tourne disque manipulé par la petite sœur. Du blues et un magnifique « Aigle noir » de Barbara. Les lumières dessinent les différents moments de la journée et oscillent entre pénombre et plein feu sur une scène déjà saturée de matière. Le texte, de Tennessee Williams, est ici travaillé comme un cristal reflétant ses moindres méandres, son acidité, sa poésie et sa prose réaliste. Le décor est planté.

Isabelle Huppert joue une mère de famille au bord du gouffre. Avec un débit de paroles proche de la performance, elle installe un personnage très réaliste, proche d’une pureté si souvent absente de certaines esthétiques, notamment allemandes, qui se réclament de ce courant. Réaliste donc mais par moment si étrange et absurde qu’elle en devient poétique. Avec des crises kafkaïennes, la mère se transforme en louve, véritable animal tout en instinct caché au fond de son terrier. Elle est accrochée à son frigo vide autant qu’à ses enfants, souhaitant avec une ardeur féroce le bonheur de ces derniers mais aussi le sien. Frigidaire de luxe mais désespérément vide, vie de famille de façade dans le vide de ses années trente, de cette famille où les non-dits submergent chacun : tous ne sont pas à leur place, mais ils ne parviennent pas à trouver le bon endroit. De la volonté désastreuse d’Amanda de marier sa fille jusqu’à ses gestes tendres – comme celui de brosser les cheveux de son fils – la mère de famille est un archétype de mère fragile, virtuose et perdue, droite et fissurée. Isabelle Huppert joue avec un talent inouï ce verre translucide, cet étalon de tout jeu, un degré équilibré où peut se greffer mille scories, elle est une sorte de Winnie de « Oh les beaux jours », parlant sans cesse alors que le sable la submerge. Sa fille ne finira pas avec le beau prétendant, son fils quittera la maison comme le père l’a fait quelques années auparavant. Antoine Reinartz incarne un fils chancelant que le travail ne satisfait guère, il est proche dans son jeu du réalisme de Huppert mais touche peut-être plus profondément la poésie propre à Tennessee Williams. Son texte est plus lunaire, son attitude plus en perdition. Il va au cinéma pour échapper à l’atmosphère pesante du trou où il ne trouve aucune aide, aucun soutien. Justine Bachelet joue une Laura toute en fragilité, voix grave qui soigne les apparences, naïve face au prétendant, Cyril Guei. Leur scène commune est un sommet de ce moment théâtral. L’image du père s’efface au fur et à mesure de leur duo, d’abord sensuel puis tragique. Le prétendant rêve, lui, de travailler à la télévision. Les individualités se heurtent dans des espoirs disjoints. Même le réel et le rêve viennent à échanger leurs fonctions et leurs essences. Le songe heurte et le concret délire. Tout est fragile, comme ce verre de cette petite ménagerie, le fantastique roman familial ne cesse de s’émietter comme la chimère perd sa corne.

Rien ne vient au hasard. Rien, absolument rien, ne naît de rien. Ici, le terrier prend l’eau, littéralement. Une pluie vient percer le plafond de quelques gouttes d’eau que l’on récupère dans des boites de conserves ou des pots quelconques. Leur bruit assomme, implacable torture que celle de la goutte asynchrone. Au milieu de ce concerto, au moment de prendre le repas, les lumières s’éteignent. La famille est éclairée d’une bougie et nous savons, nous, que le fils n’a pas payé la facture d’électricité. Cela n’empêche pas la danse de continuer, le bal tragique de s’accomplir. La sœur finira seule, la mère noyée. La fille jouera à se faire mal avec la flamme de la bougie, à tenter de tout éteindre, tandis que l’aigle noir résonne dans le foyer ravagé. Rien ne nait de rien. Faut-il remonter au départ du père ? A la crise économique ? Non, car c’est chez les acteurs et leur force de proposition que se joue l’essence de la pièce. Redevenus animaux, portés par leur instincts, ils bataillent avec la langue et inventent des situations inédites. Le texte de la « Ménagerie de verre » est difficile et il serait facile de se faire déborder par son apparent réalisme. Mais ici, tout est prétexte au jeu, tout est prétexte à beauté. Ce qui est visé, sans cesse, c’est cet endroit entre le rêve et la réalité, ce milieu, ce juste milieu, qui est la beauté. Non pas la Beauté avec un « B » majuscule, mais la beauté amère si chère à Rimbaud. Cette beauté invoquée dans « Une saison en Enfer »comme pour conjurer les sorts et viser l’endroit le plus profond des histoires, personnelles et sociales. Cette beauté-là, cette beauté amère, est fragile, délicate, elle se brise pour un mot mal choisi, pour un geste déplacé, elle est parfois ridicule et suscite le rire là où elle est le plus manifeste. Comme à ce moment où Amanda tente de retenir son fis qui s’en va, elle hurle, Isabelle Huppert hurle et quelques rires se font entendre dans la salle : c’est le plus juste des baromètres. La détresse d’une mère peut être risible alors qu’elle n’est pas feinte. Tous, emmenés par Ivo Van Hove qui se révèle être un maître du jeu remarquable, tous trouvent le juste milieu tapis dans le texte de Tennessee Williams. Dans ce verre si mince, dans cette beauté qui nait du double, de cette disjonction du rêve et de la réalité, une matière pure brille, une humanité remarquablement chevillée aux corps de tous les interprètes. Cette faille disséquée avec précision est au centre du mal d’Amanda : elle est handicapée.

Le handicap occupe une place centrale dans « La Ménagerie de verre ». Tout le monde essaie de le cacher et pourtant il surgit toujours, dans une réplique, un mouvement, une démarche, une humeur. Handicap mental, maladie mentale, handicap physique. Chaque corps est entravé par son statut : la mère volontariste est électrique, le fils rêveur se traine la plupart du temps, la fille handicapée boite. Seul le prétendant apparait valide, il n’est pas de cette famille. La mère hurle, le fils pleure, la jeune fille parait en dépression. Les maladies se partagent, les handicaps aussi. C’est la fragilité qui est au centre, comme le plus sûr garant d’une beauté troublante. On l’a dit, chacun cherche sa place. Et dans ces perpétuels entre deux, dans ce duo de véracité et de délire, la beauté soutient la fragilité, la beauté est fragile et c’est cette beauté qui se révèle, efforts après efforts, répliques après répliques. Une beauté non valide, une beauté retirée dans un tiroir, celle qui est le réel lui-même, celle qui fait se fondre les doubles, celle qui, mystérieusement, nous sort de notre quotidien par une alchimie étrange : nous voyons un désastre et pourtant nous sommes éclairés. Nous assistons à une chute, mas nous sommes enchantés. Comme si, ce qu’il y avait de travers dans la vie, ce que l’on soutient au regard de tous, était de ce verre si précieux à Laura, ce substrat qui contient en puissance notre humanité, celle-là même qui a besoin d’une assistance pour s’actualiser, cette faille qui a besoin d’applaudissements pour finir de nous fasciner. De nous réjouir d’avoir été là, d’avoir regardé ça, réjouis car rien ne nait de rien.

Jonathan Chanson – 29 mai 2021