Quelque chose sur Pirandello, « Six personnages en quête d’auteur » au Théâtre de la Ville

Écrire à propos de « Six personnages en quête d’auteur » c’est d’abord se situer, justement comme auteur, par rapport aux personnages, à Pirandello, aux acteurs, au metteur en scène. C’est pourquoi il convient de procéder avec la méthodologie habituelle mais avec encore plus d’acuité : parler de ce qui est puis de ce que cela devient en ne quittant jamais des yeux la scène, la chair de la scène, de ses accessoires au texte. Sinon, l’on tombe inévitablement dans la pétition de principe : les acteurs jouent des personnages qui sont des acteurs, avec toutes les dérives ontologiques et métaphysiques qui en découlent.

Voilà donc la scène. Rideau de bois, proscenium vide, une citation d’Antonin Artaud sur le bois ardoise. À jardin une scène, petite, pour trois acteurs, surélevée d’un mètre à peu près. Scène mobile. Elle sera à jardin, puis au théâtre, puis à cour. Proscenium, au théâtre, une petite table, pour une personne, une chaise. À jardin, au parterre, collée à la scène, un piano droit. Lorsque le rideau de bois se lève, un espace vide, des accessoires de théâtre, poutres, rideaux, machinerie. Tout cela va servir ou sert déjà. Le lieu d’une répétition. Une troupe d’acteurs est là. Le metteur en scène dirige. Arrivent sur le plateau six personnages en deuil, vêtus de noir. Ce sont les six personnages en quête d’auteur. Ils portent une histoire, un roman familial et réclament qu’il soit joué, pour exister. Ils racontent cette histoire, faite de secrets de famille, de drames. Au fur et à mesure l’histoire va prendre corps. D’abord les personnages en deuil s’essaient à la prise de rôle mais bientôt ce seront les comédiens de la troupe qui joueront. Entre récit et théâtre, entre mise en scène du drame et existence du drame, se trament, il y a un siècle déjà, les bases de l’écriture de plateau. Prendre une trame narrative et la créer sur scène, l’écrire, l’enregistrer sur papier, voilà le travail de Wajdi Mouawad, Joël Pommerat ou Romeo Castellucci. Les acteurs jouent des personnages qui jouent des acteurs qui jouent des personnages. Évidemment il y a là un vertige. La question de la représentation théâtrale, la question du jeu de l’acteur, de l’incarnation, de la mise en scène et de la mise en scène de la mise en scène, de l’écriture, l’écriture de l’écriture, si bien que rien n’est à sa place, tout est mis en abîme. Il y a là le degré zéro du théâtre. Par degré zéro j’entends une base sur laquelle se joue tout théâtre, un étalon sur lequel viendra se mesurer toute tentative de théâtre. Le degré zéro n’est pas un rien, il est un quelque chose – car tout « Six personnages en quête » d’auteur le dit – ce quelque chose est bien là, plutôt que rien. Rien ne prévaut : ni le texte, ni la mise en scène, ni le jeu. Tout s’entrelace pour posséder, en puissance, le passé de toute représentation, l’inconnu qui, de fait, se mesurera à l’œuvre de Pirandello. En réglant son compte à Aristote, Pirandello règle son compte à Brecht : ni adhésion, ni distanciation, un théâtre qui, à force de jouer sur la question de la représentation, désaxe toutes les fonctions. À force de signifiés, les signifiants disparaissent. Les questions elles-même sont dissoutes.

Que le théâtre soit vide ou plein des acteurs et des techniciens d’Emmanuel Demarcy-Mota, il est le même. Un vide. Un vide à remplir ou un vide saturé. Mais le vide n’est pas le néant. Il a la possibilité qu’advienne un événement. Le vide en quelque sorte est l’espace du quelque chose. « Six personnages en quête d’auteur » est, dès lors, la page blanche de tout amateur de théâtre. Jusqu’au bout le réel et l’irréel se font face. La mort même est mise en question. On pense à Peer Gynt, chef d’œuvre d’Ibsen, qui cherche sans cesse à être lui-même, sans jamais trouver de réponse. « Connais-toi toi-même » est le topos de Peer Gynt. On pourrait dire que, s’agissant de « Six personnages et quête d’auteurs », « Deviens ce que tu es » résonne comme l’injonction portée par tous. Que demander à une représentation ? D’être encore. De devenir, encore, elle-même. Voilà l’œuvre de chacun dans la pièce du dramaturge italien. C’est en n’étant jamais eux-mêmes mais en essayant toujours de l’être que disparait chaque individualité et que l’ontologie échoue à poser un être quelconque devant le public. Pas de métaphysique non plus, car toute raison échoue à se saisir d’une essence. Pas de théologie non plus car personnes ne fait Dieu, personne ne fait « dramaturge ». C’est au seuil de cet anéantissement de toute philosophie, et de toute réponse réfléchie à la question de la représentation, qu’il ne reste que la tinologie, la science des choses, qui vient nous dire ce que l’on pressentait : il n’y a que « quelque chose ». Il y a ce « quelque chose » plutôt que « rien », plutôt que le « vide », il y a, au final, l’en-dessous de tout théâtre, l’avant naissance de toute représentation, avant la détermination d’un personnage, avant son écriture, avant l’essence, avant la racine, un presque étant, l’intuition que quelque chose va exister : l’intuition du théâtre. C’est pour cela qu’il n’y a rien à dire sur « Six personnages en quête d’auteur » : la pièce va advenir sans cesse, elle est sans cesse en train de s’écrire, elle fait sans cesse naître tous les questionnements, à peine ceux-ci ont-ils disparus aux applaudissements. C’est pourquoi la pièce est vertigineuse, elle naît sans cesse. C’est aussi pourquoi la pièce laisse sans voix celui qui essaie de s’en saisir, le quelque chose ne se définissant que par la négative, il n’y a presque rien à en dire de vrai. Comme le suggère Yann Fache dans son essai sur le quelque chose, la meilleure manière de s’en saisir repose sûrement dans le soupçon. C’est cela, « Six personnages en quête d’auteur » ne se laisse que soupçonner.

Jonathan Chanson – 30 mai 2021