Étincelante Sarah Sze à la Fondation Cartier

Sarah Sze expose deux installations au rez-de-chaussée de la Fondation Cartier. Voici un retour sur la première. On entre dans la fondation et l’on se dirige vers la gauche. Un grand espace vide. Au moins les deux tiers de la salle. Une sensation d’espace. Au fond, une grande installation occupe le dernier tiers de la salle. Très aérienne, la structure de branches entrelacées est accrochée au plafond. Les branches sont soit en métal soit en bois, peut-être du bambou.  L’installation parait flotter dans le vide bien qu’elle pèse à peu près une tonne. Elle ressemble à un nid. Dans ce nid une multitude de feuilles vierges sur lesquelles viennent se projeter des films, des images. En bas à droite, une maquette de l’installation. On retrouve une maquette similaire sur le sol de la salle à gauche. Sur les murs de la fondation, projetées sur des lès de tissus, des images diverses, des couleurs, des formes, un vol d’oiseaux. on entend des bruits, des chants d’oiseaux peut-être, des percussions.

Le mélange des images, de la légèreté des branches, des couleurs et du son procure une sensation de bien-être, de détente. Relâchement bienvenu pour ce qui cache des interrogations plus profondes. Entre rapport au temps et poids des images, l’installation soulève des questions graves au sein de la chaleur d’un cocon. À chaque passage d’oiseaux un cycle recommence : le silence se fait et tout recommence du début, ou tout continue, jusqu’au prochain vol d’oiseaux. Cycle naturel réglé par la nature. Mais cycle qui ordonne également les images, les projections, le ballet des vidéo projecteurs. Cycle du renouvellement incessant de la production numérique. Chaque image pèse un poids écologique. Chaque image produite sur internet et dans l’installation vient d’un Data Center et est chargée d’électricité, d’énergie, de stockage contenu. Au milieu des oiseaux et de la structure flottante se joue donc le tragique écologique. Il n’y a pas plus de nature ou plus de culture dans l’œuvre d’art, les deux cohabitent sereinement et chacun efface l’image de l’autre, sans arrêt, dans une bascule si rapide que l’on conçoit aisément que les images qui nous consolent le font sans coût et que les machines qui nous entourent battent un rythme infernal. Tout change dans notre regard fixé à cette source visuelle. Tout est en mouvement. Rien ne se laisse figer. Dans une architecture monumentale qui parait abriter de petites parcelles de repos se passe la première idée philosophique : tout s’écoule.

Tout s’écoule et tout s’accumule. Malgré la mise à jour cyclique de l’installation, son entropie augmente à mesure que le désordre s’installe. Et, paradoxalement, au milieu de ce désordre et de cette dégradation de l’énergie, l’on assiste à une néguentropie, à une augmentation de l’ordre, une négation de la destruction, un réenchantement, un surplus de vie. Le multiple enchanté défit l’unité du pesant, la myriade éblouit. En même temps que le geste créateur détruit les motifs d’espoir, il s’élance inexorablement vers l’au-dessus par sa forme même et, dans le temps lui-même, tout s’écoule dans la mesure. Nature morte du vivant, de l’énergie vitale tirée vers le sourire, vers une conversation génératrice d’ataraxie, de quiétude, de tranquillité. Lumière blanche et lumière noire, ordre et désordre, un et multiple, tout fait mélange chez Sarah Sze, tout se dessine avec allégresse.

Jonathan Chanson – 31 mai 2021