Isabelle Huppert est-elle politique ?

Deux théâtres, deux manières de faire. Les intermittents ont occupé l’Odéon, privant le théâtre de ses premières représentations de La ménagerie de verre puis sont partis continuer leur lutte au 104. À Villeurbanne, les intermittents occupaient toujours le théâtre pour les représentations de Mal Embriaguez Divina de Marlene Monteiro Freitas, mais ces dernières n’ont pas été annulées et les occupants ont lu une lettre, avant la représentation, pour faire part de leurs revendications. Mais Jean Bellorini, conciliant au début du mouvement, avait fait placer les cloisons amovibles du hall d’accueil pour cacher les artistes et techniciens lancés dans d’interminables discussions sur le théâtre ou le COVID, dont on pouvait récolter quelques bribes en allant aux toilettes. À l’Odéon, La ménagerie de verre ne semblait pas répondre aux préoccupations politiques d’une partie des occupants du théâtre. Pièce de Tennessee William à propos d’une mère qui sombre voyant son fils quitter lentement le foyer et sa fille s’enfermer dans une solitude troublante, La ménagerie de verre, si elle se passe dans l’Amérique raciste du Missouri des années 30 est plutôt centrée sur le drame familial. À Villeurbanne, Mal Embriaguez Divina porte un message bien plus politique : le discours sur la différence, sur la chute de l’Etat Un, sur la notion du tribal et de la société démembrée fait bel et bien écho aux préoccupations actuelles. Cependant, faut-il pour autant condamner la fermeté de Stéphane Braunschweig, directeur de l’Odéon et louer l’apparente bienveillance de Jean Bellorini ? Stéphane Braunschweig n’a pas fait semblant de vouloir un théâtre pour le théâtre, vidé de ses préoccupations syndicales, c’est dur mais ça a le mérite d’être clair. En cachant les intermittents à Villeurbanne, Jean Bellorini montre sa lassitude et place dans la fosse toutes les revendications des interluttants. Les artistes révoltés, eux, s’en sortent bien : avec résilience et courage. La lettre lue à Villeurbanne était magnifique, le message clair et dur. La décision de continuer la lutte en laissant le spectacle jouer à Villeurbanne est à saluer. Il reste une ombre au tableau : si Mal Embriaguez Divina porte un message politique, que penser de La ménagerie de verre mis en scène de Ivo Van Hove et dont le rôle de la mère est campé par Isabelle Huppert ? Les stars du théâtre public semblent pousser de leur superbe ceux que l’on ne voudrait pas voir. Ça brille, peut-être un peu trop pour certains pour marquer la réouverture de l’Odéon après tant de luttes.

Si je me souviens bien, André Gorz, dans Métamorphose du travail, a écrit que la non-coïncidence de l’individu sujet avec ce que la société lui permet d’exprimer est à la source de toute création artistique. Hors des carcans de la société, la création est possible. Je reprendrai pour moi cette idée en la poussant plus loin : toute création est apolitique. Toute création n’a pour but que l’émancipation de l’individu de préoccupations sociales. Mais, cette affirmation en amène une autre, inverse : toute création est politique. Je m’explique : en sortant du langage politique de la société, l’individu place son langage dans un autre champ d’action. Le langage ainsi vidé du « langage fasciste » du quotidien comme l’exprimait Roland Barthes, trouve dans la poésie une manière de critiquer encore plus fortement cette société qu’il quitte un moment pour faire œuvre d’art. Ainsi, La ménagerie de verre, tout autant que Mal Embriaguez Divina, a à faire avec le politique. Si l’un semble porter des revendications et l’autre se contenter d’une analyse psychologique, les deux, en vérité, travaillent le signifiant, le texte, les corps, pour offrir une nouvelle réalité qui vient faire trembler le réel. Il ne s’agit dès lors plus de donner un arrière plan politique et social à tel ou tel pièce, il s’agit d’aller creuser ce qui fait poétique pour en dégager ses transgressions et son travestissement du réel. Tâche plus ou moins facile selon les pièces il est vrai : dans Ligne de crête de Maguy Marin, cela semble clair. Dans La Ménagerie de verre, cela semble moins facile. Et pourtant, l’intérêt d’une pièce ne réside pas dans un éventuel message politique : il suffirait dès lors de distribuer des notes d’intentions et des tracts en guise de représentation. S’il y a spectacle, c’est pour voir plus loin. Une œuvre d’art n’est pas un tract syndical. Et quand bien même la pièce parait s’éloigner du monde, elle n’en déforme pas pour autant notre perception sur celui-ci.

La poésie est de fait politique. Dans sa transformation du langage quotidien, elle impose une autre lecture du monde, un pas de côté, une critique du système quel qu’il soit. Et Brecht n’est dès lors pas plus politique que Tennessee William. Et Isabelle Huppert pas plus bourgeoise qu’Alain Badiou. C’est d’ailleurs dans ce qui pourrait paraitre comme un manque de maitrise, un jeu frôlant le ridicule, qu’Isabelle Huppert donne toute sa force au personnage d’Amanda. Avec son débit de parole accéléré, sa façon de jouer la mère presque folle lorsque son fils part de la maison, Isabelle Huppert donne à son personnage l’aspect d’une urgence, d’un déni de la réalité, elle rappelle Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett. Winnie, s’enfonçant inéluctablement dans le sable parle de manière frénétique comme pour échapper au réel, à sa mort certaine. Amanda, dans la ruine de sa maison au frigo vide, aux murs qui prennent l’eau, est à l’image de ces années trente dont parle Tennessee William, elle s’aveugle de parole, se couvre de verbe, pour échapper au désastre inévitable. Cette maestria de l’actrice met au jour une part de notre époque, une part de nos vies, une part de nos angoisses. La poésie d’Isabelle Huppert, la mise en scène de Ivo Van  Hove, le jeux des autres acteurs, tout concourt à dénoncer encore plus fort que n’importe quelle manifestation le chaos parfois orchestré par le pouvoir ou les contre-pouvoirs. Chaque vers, chaque réplique, chaque poème, est une attaque contre le monde de tous les jours. Il faut seulement apprendre à transmettre les codes qui permettent de voir cet affront. Isabelle Huppert est bel et bien politique.

Il n’y a pas de degrés dans la préhension du politique par la poésie. Ainsi, tout comme La ménagerie de verre est un miroir puissant à nos êtres fuyant le carnage, Mal Embriaguez Divina éclate avec férocité notre rapport au réel. La danse, tout comme le théâtre, dit avec les codes du mouvement, notre besoin de consolation. En abordant les thématiques du handicap, des conflits, du tribal comme portes de sortie d’un État qui se meurt, Marlene Monteiro Freitas défigure notre temps et nous appelle à la bienveillance et à l’action urgente de vivre. La nécessité d’une vie, d’une action dans notre quotidien, d’une prise de position, nous entraine aux confins d’un examen de conscience féroce. Que fais-tu toi, pour que le monde change ? Et sans donner de leçon, en manipulant des papiers, la chorégraphe nous donne enfin les moyens de voir plus loin. Sur les épaules des géants on voit plus loin. Marlene Monteiro Freitas nous place sur le sommet du monde et nous laisse sans voix. Sa danse tranche au vif nos corps perdus. Ebahis, nous sentons une ivresse, une envie de transformer nos mondes, de les rendre meilleurs, d’agir enfin, cette fois. Au théâtre, François Tanguy fait partie de ces metteurs en scène qui donne à regarder dans la matière des rêves, dans l’espoir de réussir à combattre le désenchantement. C’est au travers d’un texte de Kafka que soudain nous sommes saisis dans notre intimité et sommés d’agir.

L’éducation à la parole poétique, l’éducation à la parole scénique, au langage des corps, au langage des scénographies muséales aussi bien que théâtrales, l’éducation au regard, à la préhension de l’espace et du temps, à la connaissance de l’histoire, le partage d’un regard, d’un savoir, la participation au décorticage des paysages artistiques, l’envie de saisir un monument du regard, de se laisser émouvoir d’un tableau, l’envie si forte de donner à voir, tout cela est au cœur du politique dans le poétique. Car comme il est clair de voir chez Marlene Monteiro Freitas, François Tanguy ou Maguy Marin une évidence de l’émerveillement, il est nécessaire de voir chez Isabelle Huppert autre chose qu’un mépris de classe, il est nécessaire qu’Isabelle Huppert nous apparaisse politique.

Jonathan Chanson – 19 juin 2021