Ne rien dire. Les Variations de Pavel Kolesnikov et Anne Teresa De Keersmaeker.

Ne rien dire. Ou si peu. C’est étonnant. C’est étonnant parce que c’est inédit. Les Variations Goldberg, BWV 988 de Bach, interprétées par Pavel Kolesnikov et dansées par Anne Teresa De Keersmaeker laisse sans voix. On pourrait faire appel à de puissants concepts philosophiques, à des schèmes littéraires, à des théories théologiques sur l’âme, à des considérations étymologiques pour retrouver le sens de ces présences. On pourrait essayer. Mais c’est en vain. Dire que ce spectacle est somptueux, merveilleux, charmant, ne suffit pas. Partir de la scénographie pour raconter des signifiants, explorer le mouvement, le corps, sentir le jeu du pianiste, parler de Bach, tout cela est voué à l’échec. Il y a, tout du moins, une pure présence. Un acte de l’instantanéité. Et c’est trop dire.

Ineffable soirée, inénarrable enchaînement des choses. Saisir tout cela par l’intime serait aussi un échec. Pas de « soi » ici. Parler de répertoire chorégraphique, de liaisons corporelles, de partition magnifiée, n’a pas de sens. Je crois indéfectiblement au pouvoir du dire. Jusqu’à présent j’ai refusé de ne pouvoir « rien dire » sur un spectacle. Parce que celui qui ne dit rien avoue un échec des mots, et cela me parait impossible. Il n’y a pas d’échec des mots, il n’y a qu’un échec de son propre moi, de soi-même. Et pourtant. Même en s’avouant vaincu par une saisie directe des Variations, je me rends compte qu’une saisie en négatif – dire ce que Les Variations ne sont pas – est aussi impossible.

Peut-être y-a-t-il là l’expression la plus pure de l’allégresse ? L’espace de la vaste scène du Châtelet n’était pas trop grand ce soir-là. La durée du spectacle pas assez longue. Je dois bien me résoudre à ne rien dire « de plus ». Les Variations, ce soir là étaient au-delà du sublime, au delà de la « naissance ». Quelque part d’une ultime transcendance. Quelque part où l’on ne dit rien.

Jonathan Chanson – juillet 2021