Le génie contemporain, naissance d’un mouvement

C’est le théâtre de la « presque » chose. On doit au philosophe Yann Fache un ouvrage remarquable, Métaphysique du quelque chose. En dessinant en négatif les contours de ce quelque chose, l’auteur nous donne un outil conceptuel puissant pour aborder certains spectacles de danse, de théâtre ou certaines œuvres musicales. Corpo elettrico de Luca Francesconi a à voir avec le quelque chose. Quelque chose plutôt que rien. Ici, l’œuvre de Francesconi se cache dans une sorte de marécage nocturne. Il n’en sort pas de motif claire et identifiable, les sonorités, les notes, les signifiants sont sous jacents et lorsqu’ils apparaissent, ils ne laissent entrevoir que leur statut de quelque chose à naitre mais qui jamais ne s’actualise. Le génie de Francesconi, comme celui de certains chorégraphes, est de proposer, avec ce quelque chose, ce que j’appellerai un « autre chose ». Comme le quelque chose se cache dans les profondeurs du marécage, « l’autre chose » est un quelque chose venu de la clarté des cieux. Il est à naître également mais ne partage pas la part d’ombre du quelque chose, il ne s’actualise pas mais apporte une part d’espoir et de délivrance. Les grandes œuvres vont d’un point à l’autre, sans arrêt, dans la même partition, dans la même danse. Les choses, quand elles naissent à peine, sont destinées à s’éclipser instantanément. Voilà une structure très à l’écoute de notre temps : rampant et jouissif, se laissant saisir par le soupçon, explosion surréaliste, multiple, défiant toute unité, un temps du quelque et de l’autre. Le jeu de la violoniste Kopatchinskaja, tout en maitrise et virtuosité, éclaire cet autre chose comme rarement interprète ne l’a fait. Tout en lumière, l’incroyable archet se joint à l’orchestre foisonnant pour créer des endroits de lumière et de profondeurs.

Parler de Corpo Elettrico, c’est en effet parler d’une histoire. Mais l’histoire importe peu. Ce serait comme dire que Gargantua est l’histoire d’un géant. Corpo elettrico est l’histoire d’un violon qui dialogue avec un orchestre. Voilà, c’est dit. Mais tout l’intérêt de la composition tient en ces signifiants, ce que l’on entend, et ses référents, ce qui parait évoquer. Et comme Shakespeare manie l’incroyable alliance du tragique et du comique au sein d’un même vers, Luca Francesconi offre la mélancolie et le sursaut de vie dans les mêmes mouvements. Cette mélancolie se raccroche à ce quelque chose. Cette joie, cette allégresse, se rattache à l’autre chose. Le soupçon qui sait les saisir a trait, en partie, à l’intuition. Une intuition qui ne peut pas sortir de son état de chose à naitre mais qui ressent plus qu’elle ne se dirige vers un discours. Quelque chose se passe. Comme si la réalité se trouvait dans un en-dessous de la conscience, dans une émotion dont les contours ne seraient pas clairs, dans un espace et un temps porteurs d’une anxiété qui ne dit pas son nom. Dans le même temps, dans le milieu du même accord, un vie puissante se pose dans les cintres de la scène. Une allégresse qui est un espoir teinté de beauté pure et d’un flou porteur d’émotion, encore, celle d’une profonde sensation physique d’échappatoire au réel déprimé. Quelque chose et autre chose, dans le même mouvement, sont les contours même de ce que j’ai appelé dans d’autres textes le « vitalisme ». Les deux idées dans la même fusion, dans une sorte de science infuse de l’âme, portent la vie comme une réalité entrevue directement, comme une délivrance par l’art de tout quotidien, de toutes les langues du jour, de tout fardeau du signifié. Et même au delà, sans être un divertissement, sans être un autre au jour le jour, le vitalisme, rare sous tendu au sein de l’art, est la forme la plus élevée de la catharsis, de l’exposition à la douleur et à la béatitude. On apprend la souffrance pour s’en détacher, on aspire la tranquillité pour partir, encore plus haut, dans une sorte d’extase, d’ivresse divine.

Ils ne sont pas nombreux les artistes capables de provoquer un tel choc, une telle énergie. Voici ceux que l’on peut citer parmi les créateurs : Marlene Monteiro Freitas, Maguy Marin, François Tanguy, Luca Francesconi. Bien sûr d’autres artistes s’approchent de ce « point vital », on pense à Hèctor Parra parmi les compositeurs, à Lia Rodrigues parmi les chorégraphes, à Jean-François Sivadier parmi les metteurs en scène, Pavel Kolesnikov et Patricia Kopatchinskaja parmi les musiciens, Philippe Girard parmi les comédiens, Donatienne Michel-Dansac parmi les chanteurs. Mais parmi la foule des prétendants, une seule petite dizaine tutoie la synthèse des passions, la vie la plus intense, la vie à la fois une et multiple, l’intrication des contraires. Car c’est bien une intrication – comme un lien du quelque chose et de l’autre chose qui les rendrait interdépendants – qui unit cet en-deçà et cet au-dessus des états, des formes. Comme si deux monades, portant en leur cœur le monde entier, teintées de bontés et de noirceurs, faisaient exploser dans leur saisie tous les cadres de l’entendement, en permettant d’ajouter une capacité supplémentaire à nos compétences : synthétiser en une vue le Mal et le Bien.

Toute cette réflexion peine à dire l’incroyable contemporanéité des expériences artistiques à laquelle nous convient ces créateurs, toute la jouissance que procurent leurs œuvres. Ces artistes sont incroyablement de leur époque, ils donnent à voir toutes les résolutions des apories des sciences du siècle dernier et ouvrent notre siècle avec une résolution fantastique des enjeux de l’infiniment petit et de l’infiniment grand. Tous les mondes étant reliés, tout quelque chose se présentant à l’autre chose dans un lien de spontanéité, tout ayant son indépendance et sa dépendance, en même temps, voilà que le vivant expose toute sa complexité de manière sensible. Il n’y a pas de véritable discours qui puisse être tenu, dès lors, sur ces indescriptibles spectacles. On peut tenter d’en faire un rapport, sans cesse dire le vitalisme, affiner sa propre recherche, mais ces liens flottant devant nous, ces puissantes déflagrations, ces allers retours dans les suspensions des contraires, sont presque ineffables.

On peut se poser une question : alors même que toutes ces formes dépassent le post dramatique, l’a-représentatif, l’extra représentatif, le conceptuel, quel devenir envisager pour l’après ? C’est au problème des nouvelles représentations que nous donnent à réfléchir les artistes du vitalisme. Ils ne représentent plus, ils ne conceptualisent pas, il ne sont pas dans l’adhésion du dramatique non plus, bien au contraire, la plupart se servent beaucoup de la mise à distance, de l’épicisation du propos. Quelle est le mode de représentation de ces artistes et comment peut-il évoluer ? Il semble qu’à la première question on puisse dire que ces spectacles représentent la multitude, la saturation du signifiant. Voilà une esthétique du trop, comme si elle gonflait la représentation, la faisait dépasser de son objet pour la supprimer dans la vue directe des matériaux. Cette surreprésentation définit bien les procédés des artistes du vitalisme. C’est à une multi représentation que nous assistons, à un quelque chose, à un autre chose, qui a plusieurs représentations et qui en a en abondance. Cette école du vitalisme, ce mouvement vitaliste, donne à voir avec la plus grande exactitude notre temps, notre époque, les enjeux politiques de nos vies, les enjeux de société, les enjeux intimes, nos désirs et nos émotions les plus profonds. Concernant le politique, il affleure dans chacun des spectacles des créateurs du vitalisme. De Ligne de crête de Maguy Marin à Mal Embriaguez Divina de Marlene Monteiro Freitas en passant par la mise à mal du langage quotidien, des gestes du quotidien, de leur pauvreté de sens, de leur valeur politique, tous travestissent les armes du politique pour s’affirmer comme un puissant rempart contre le pouvoir. Par la multitude affichée en étendard, les spectacles des vitalistes détruisent l’unité qui représente l’État et cherchent une société du multiple, de la tribu, de la diversité, de l’absence de verticalité.

Une multi représentation, une esthétique du surplus, une revendication de l’épique, un discours politique et un bouleversement de tous les sens, voilà le mouvement vitaliste. Ni drame, ni épicisation, ni post dramatique mais autre chose, quelque chose, qui va au bout, plus loin. Maguy Marin est bel est bien la première à avoir construit, spectacle après spectacle, ce mouvement que l’on avait du mal à saisir à l’origine. Francesconi, contemporain de Maguy Marin, a lui aussi commencé à dessiner l’image de ce surplus depuis plusieurs années. De la même manière, François Tanguy est également à l’origine de ce mouvement. En fiers successeurs, Marlene Monteiro Freitas, Lia Rodrigues, Hèctor Parra creusent le sillon du dérèglement de tous les codes, de tous les sens, et se font « voyants » rimbaldiens actuels, miroirs déformants et sans concession de nos gestes, pensées, idées. Parmi les interprètes Donatienne Michel-Dansac et Philippe Girard semblent porter au plus haut cet excédant de vérité, cette puissance requise par les créateurs. Pavel Kolesnikov, par ses interprétations, notamment celle de Louis Couperin, offre également à son jeu la générosité requise pour un tel mouvement.

En réalité, ce jeu de l’intrication n’est pas nouveau dans l’histoire des arts. Je citais Shakespeare plus-haut mais Mozart ou Monteverdi partagent le même souci du trop, du travail sur les pôles, des liens entre les signifiants, du dépassement des sens. Aujourd’hui, les liens sont traversés d’une instantanéité inouïe. Le quelque chose et l’autre chose, le bas et le haut, sont liés dans la même prise, dans la même préhension là où les grands compositeurs, les grands poètes se préoccupaient, la plupart du temps, d’une des composantes puis de l’autre. Cela n’empêche pas, bien sûr, certains moments, comme le début des Vespro della Beata Virginie de Monteverdi ou une bonne partie des sonates pour piano et violon de Mozart, d’exprimer des liens sensuels entre le frisson et le désir, entre les deux entités de ce qui compose un accord vitaliste. Qui restera demain des artistes d’aujourd’hui ? Un ou deux noms de ceux que j’ai cités peut-être. Il est à noter qu’aucun auteur ne semble capable de réaliser de texte pour actualiser dans un roman cette recherche. La poésie a, en quelque sorte, comme but celui de brouiller les pistes. Rimbaud a ouvert la voix et Claude Simon semble l’avoir continuée sans réel successeur. Bien sûr Joachim du Bellay, Rabelais, Diderot, Nerval ou Céline ont en leurs œuvres quelque chose de l’esthétique du vitalisme. Mais ceux qui le poussent jusqu’à en faire une évidence, une réelle école, un cercle de créateurs originaux cohérent, un ensemble de caractéristiques inédites, ce sont bien les artistes d’aujourd’hui, cette poignée de génies qui éclairent notre époque.

Et demain ? Hegel avait en son temps prédit la fin de l’art en voyant dans le romantisme l’expression ultime d’une dialectique à l’œuvre dans l’histoire des arts. À chaque saut dans le nouveau, l’après semble impossible à décrire. Après le drame, qui aurait pu deviner l’épique brechtien ? Après Brecht, qui aurait pensé au post-représentatif. Qu’est ce qui viendra après les vitalistes ? Après ce foisonnement, cette esthétique du lien, du simultané, de la souffrance et la joie unis dans une ivresse séduisante ? Après ce mouvement issu des avancées philosophiques et scientifiques du siècle précédent ? Evidemment, tout théâtre, toute danse, est enfant de son temps. On ne peut prédire ce qui adviendra. Un nouvel ordre, un désordre salvateur ? Un retour au tribal sans doute, celui qui affleure tant chez Marlene Monteiro Freitas. Une société de la diversité du vivre ensemble ? Le courant vitaliste est né en réaction à notre temps en exprimant des souhaits. Arrivera-t-il un jour où, dépassant son actualité brûlante, ce mouvement surplombera la société pour qu’elle-même, à son tour, naisse de ce mouvement ? Pourrait-on imaginer que cette société malade se guérisse par ceux là même qu’elle a enfantés ? L’avenir du vitalisme semble être notre choix, nos déterminations, notre urgence de vivre. Et alors là, quel art aurons-nous ? Peut-être, entres autres, un art de vivre.

Jonathan Chanson – 19 juillet 2021