« Let it burn », brûlante énergie

Let it burn de Marcela Levi et Lucía Russo, interprété par Tamires Costa est intriguant. « La politique » s’invite dans « le politique » que tout spectacle charrie. Il ne suffit pas d’un name dropping (« Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, Joséphine Baker, Valeska Gert, Macunaíma, Grande Otelo, Jorge Ben Jor, Mc Carol, Michael Jackson, Nina Simone et Woody Woodpecker ») pour faire sortir de la critique la sueur qui s’étale sur scène. Bien sûr il y a du jazz, du jeu, du clownesque, du burlesque, du cabaret dans Let it burn. Mais il y a surtout de l’animal.

La performance est bluffante. Les fluides se font jour dans l’espace vide de la scène. Bave, crachats, sueur. Tout un versant de l’histoire de l’art vient percuter le spectateur. Les grimaces de la danseuse, son énergie féline, ses ruptures qui s’enchaînent à un rythme effréné, tout cela participe d’une transe bachique, ou plutôt du délire d’une pythie. Si les artistes noirs invoqués sur scène dans la danse de Tamires Costa dénoncent bien l’oppression et l’impossibilité de s’exprimer d’une minorité exploitée, le langage gestuel dialogue plus encore avec les artistes contemporains et le souci d’exprimer aujourd’hui une parole qui soit plus tribale que subversive.

La politique cède bien au politique. Éclatant toute structure étatique, toute tentative d’unifier les foules sous la houlette d’une nation, Tamires Costa offre un élan vital à travers l’histoire. Ainsi, sans répéter une langue de manière épileptique, les chorégraphes inventent un langage, marque de l’expression artistique. Dès lors, c’est bien la transgression à l’œuvre dans la reprise de l’imaginaire noir qui fait l’originalité d’une parole nouvelle. Les noms font « le » nom.

Car il ne suffit pas de se référer à l’histoire pour faire art. Let it burn catapulte toute tentative de vivre ensemble et dessine une société multiple sans raison, sans aspiration au contrôle. Les mouvements sont saccadés, le passage dans le public fait performance, l’artiste se soumet à un public nécessairement souverain. Les rires fusent, la gêne s’empare de tous.

Dans toute sa structure Let it burn voyage entre soumission et autorité, entre absence de langage et saturation des signifiants. Si le silence se fait, si l’artiste a du mal à parler, c’est dans le bruit d’une gorge obstruée, d’un étouffement très sonore. Il s’agit de montrer la lutte, de lui donner une substance. Dépouillé des personnalités du jazz, du théâtre, du cabaret, des acteurs de l’émancipation des noirs, dépouillé des gestes faisant écho à cette histoire, le substrat apparaît. C’est bien une animalité, une énergie incontrôlée, qui marque le geste chorégraphique. Voilà la plus pure expression du politique. Loin de la politique du quotidien, le politique de l’éclat est tout l’opposé d’une parole militante. Ou plus exactement il la transcende. En se mettant dans les traces d’autres artistes contemporains, Marcela Levi, Lucía Russo et Tamires Costa portent au parangon des luttes l’art d’échapper au diktat du quotidien et des langues avilissantes.

Jonathan Chanson – 13 septembre 2021