« I was sitting on my patio… », le zapping halluciné de Bob Wilson

Rapide description de la scénographie. I was sittin on my patio de Bob Wilson et Lucinda Childs, créé par ces derniers en 1977 et repris par Christopher Nell et Julie Shanahan est un véritable zapping possédé. En fond de scène, un cyclo blanc traversé par des lignes de lumières intermittentes et bordé d’un néon blanc. Sur scène, au sol, trois espaces, trois rectangles blancs posés sur un fond noir, délimitent trois espaces de jeu. Sur le rectangle à jardin, une méridienne de métal fait penser à une table de dissection. En front de scène, un néon longeant toute la largeur du plateau. À cours, en fond de scène, une petite tablette sur laquelle est posée une coupe de champagne. Enfin, en face de cette tablette, un téléphone posé par terre. Le cyclo, les rectangles, les néons, sont le plus souvent blancs. Une blancheur électrique, comme saturée. À certains moments les néons diffusent comme des éclairs des lumières rouges. L’esthétique est bien celle de Bob Wilson.

Le texte est composé de phrases hallucinées, sans apparents liens les unes avec les autres. Des invectives, des injonctions, des exclamations, des informations. Comme le dit Hamlet : « des mots, des mots, des mots… ». Les spasmes textuels, s’ils rappellent le théâtre du « nonsens », les mots de Beckett, sont plus à l’image des pièces de Pinter, notamment ses sketches.

Pour servir ces morceaux hallucinés, Christopher Nell et Julie Shanahan, tels des spectres hollywoodiens, traversent les monologues avec la grâce des grands acteurs et des ruptures taillées au scalpel. Parfois éclairées d’un vert pastel puissant, leur chair maquillée de blanc évoque des cadavres, des fantômes. La pièce est traversée de deux modes de jeux : celle de Stanislavski et celle de l’Actor Studio. L’acteur froid, l’acteur chaud. Le virtuose des émotions, l’acteur psychologisant. Distancié ou possédé. Christopher Nell est plus formel, plus éthéré. Julie Shanahan semble donner aux morceaux éparses de paroles une ligne plus cohérente, rendant l’attention portée à la pièce plus aisée.

Le tout forme un bouquet d’étincelles. La structure brille de spasmes de sens comme un feu de paille. L’ensemble dirige le spectateur dans un monde de négations clignotant en une matière mortifère. Chaque réplique annule la précédente, chaque visage efface ceux d’avant, chaque geste est unique. Ainsi la pièce est à l’image du poème « Le Cygne » de Mallarmé : tout se joue dans la suppression permanente.

Recrée aujourd’hui, I was sitting on my patio fait renaitre la danse des années 70, le théâtre de l’absurde dans un monde désabusé où brillent les feux de la décadence. De Anne Imhof à Marlene Monteiro Freitas, de Gisèle Vienne à François Tanguy, le sens décousu habite les scènes contemporaines. Le formalisme de la pièce peine à concourir dans une époque où la négation de toute chose s’est habillée de chair chaude, mais la présence de I was sitting on my patio à l’espace Cardin révèle bien une tendance à la mélancolie et à l’absence de sens de notre temps. I was sitting on my patio permet de jeter un regard en négatif sur ce fait en dévoilant un changement majeur de notre début de XXIème siècle : le non sens d’apparat d’une époque traversée de révolution et d’extase a laissé la place aujourd’hui à une décadence moins formelle, habitée de corps atypiques et d’une énergie vitale et politique. I was sitting on my patio est ainsi nécessaire pour comprendre l’appel à la joie bachique et désabusée sous forme d’impératif de ce qui fait notre quotidien. Le spectacle nous permet de nous situer dans un non sens habité et porteur de désillusions tout autant que d’espoir, un présent plus dense et vivant.

Jonathan Chanson – 22 septembre 2021